Denis BERTRAND
Université Paris 8-Vincennes-Saint-Denis
Visage et visagéité
Hantise figurative chez Sahabi
Le visage est partout disséminé dans l’œuvre de Mehdi Sahabi. On le voit tantôt de manière directe et frontale – dans la série des « Portraits » bien entendu, mais aussi dans celles des « Archamanians », des « Figures » et du « Photo-journalism » –, tantôt de manière indirecte et détournée jusqu’à l’indistinction – dans les séries des « Grafiti », des « Totems », des « Puzzled » et « Junkyard Cars ») –, et toujours de façon estompée, altérée, formellement transformée… La visagéité, entre figuralité et figurativité, est un motif transversal de cette œuvre, et peut aussi être considérée comme une de ses préoccupations centrales.
C’est également une préoccupation sémiotique. Afin de faire émerger les enjeux de cette visagéité, nous prendrons appui sur un court extrait de Phénoménologie de la perception de Maurice Merleau-Ponty que nous avons intitulé « Le visage vu “à l’envers” est méconnaissable » (cf. Annexe). A travers un exercice de « suspension phénoménologique » des croyances et des savoirs acquis (l’épochè, opération fondatrice de la démarche phénoménologique), le philosophe donne à voir un visage « à l’envers », détaché de nos habitudes de vision. Une double interrogation résultera de notre analyse : la première portera sur l’événement visuel qui fait passer le visage de son statut de « canon » du visible (la beauté par excellence) à un statut tératologique (le monstrueux qui surgit de la moindre déformation), la seconde portera sur la précarité de l’épochè, jamais épurée de toute modalité, et immédiatement reprise par les pré-construits culturels du sujet regardant.
Ces interrogations nous ramèneront à l’œuvre de Sahabi, et au statut du visage en son sein, à la fois manifestation et indice, signe et emblème de la figurativité altérée. On cherchera à identifier les chemins de sa déformation – de l’estompe à la déchirure, de la fragmentation à l’écrasement – à travers l’esquisse d’une typologie fondée sur des exemples (un extrait de chaque série mentionnée ci-dessus). Et l’analyse sémiotique nous conduira à l’étude de la dimension axiologique et culturelle du visage, à la fois manifesté et dissimulé, exhibé et interdit.
On conclura sur cette exigence éthique définitoire de la visagéité, propre de la personne et induisant sa fragilité inhérente, formellement mise à nu dans le geste esthétique démultiplié de Mehdi Sahabi. Exigence éthique ainsi exprimée par Emmanuel Levinas, le philosophe de l’altérité : « Ce qui est spécifiquement visage, c’est ce qui ne s’y réduit pas. »
ANNEXE
« Le visage vu “à l’envers” est méconnaissable »
Pour le sujet pensant, un visage vu « à l’endroit » et le même visage vu « à l’envers » sont indiscernables. Mais pour le sujet de la perception, le visage vu « à l’envers » est méconnaissable. Si quelqu’un est étendu sur un lit et que je le regarde en me plaçant à la tête du lit, pour un moment ce visage est normal. Il y a bien un certain désordre dans les traits et j’ai du mal à comprendre le sourire comme sourire, mais je sens que je pourrais faire le tour du lit et je vois par les yeux d’un spectateur placé au pied du lit. Si le spectacle se prolonge, il change soudain d’aspect : le visage devient monstrueux, ses expressions effrayantes, les cils, les sourcils prennent un air de matérialité que je ne leur ai jamais trouvé. Pour la première fois je vois vraiment ce visage renversé comme si c’était là sa posture « naturelle » : j’ai devant moi une tête pointue et sans cheveux, qui porte au front un orifice saignant et plein de dents, avec, à la place de la bouche, deux globes mobiles entourés de crins luisants et soulignés par des brosses dures. On dira sans doute que le visage « droit » est, entre tous les aspects possibles d’un visage, celui qui m’est donné le plus fréquemment et que le visage renversé m’étonne parce que je ne le vois que rarement. Mais les visages ne s’offrent que rarement en position rigoureusement verticale, il n’y a aucun privilège statistique en faveur du visage « droit », et la question est justement de savoir pourquoi dans ces conditions il m’est donné plus souvent qu’un autre. (…)
Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception,
Paris, Gallimard, « Tel », 1945, p. 291-292.